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SNLE - Sous-marins Nucléaires Lanceurs d'Engins et leurs journaux de patrouilles, quelques extraits et anecdotes par Jean-Marie BUON
article posté le 03-03-2007 à 15:14:33, par Jean-Luc DELAETER

- Jean-Marie BUON a effectué dix patrouilles, des "marées", comme ont le disait dans le langage des Sous-Mariniers, une première période de 1974 à 1976 puis de 1980 à 1982.

- Jean-Marie a retrouvé quelques journaux de patrouille, datant, pour certains, d'une trentaine d'années. Si les bonnes volontés étaient au rendez-vous, car tout le monde avait le droit de "mettre son grain de sel", alors les articles, les caricatures, les illustrations, etc... y étaient abondants et parfois très "coquin". Bien que le papier utilisé était de qualité médiocre, il a été parfois délicat d'en refaire la lecture, l'encre ayant malheureusement presque disparue par endroit. J'ai dû réécrire ces articles (et c'est relativement long), en y associant, dans la mesure du possible, le nom de l'auteur, la date à laquelle cet article était paru, le nom du SNLE et du journal sur lequel il avait été édité.

Voici donc un échantillon : quelques histoires et anecdotes de la sous-marinade à différentes époques.

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"TIENS VOILA LA QUILLE"



cet article est extrait du journal n°1 "Jupiter" de Février 1976 - le Foudroyant équipage rouge
PV de Gendarmerie

Toulon le 06 Mai 195..

Nous, Le Dantec, Alphonse, Second Maître de 1ère classe Gendarme, étant de faction à la porte principale de l'arsenal, dans la nuit du 5 au 6 Mai 195.., avons relevé les faits suivants :

1 - Déclaration du SM.1 Gendarme Le Dantec :
A 03h45 est rentré la ronde mixte Marine-Police, constitué du second maître de 2ème classe Gendarme Moulineau, Eugène et de l'agent de police urbaine Santarelli Georges. Ils étaient accompagnés d'un couple, qu'ils avaient interpellé en ville, et qu'ils avaient amené à notre poste pour leur dresser procès-verbal plus commodément. Chose très curieuse que je remarquai de prime abord : le jeune homme était habillé de vêtements indiscutablement féminins, où sa vaste carrure avait, d'ailleurs, peine à se loger ; alors que la jeune fille arborait une tenue de quartier-maître mécanicien, un peu large pour elle, agrémenté de l'insigne - dit aussi « macaron » de sous-marinier, le bonnet qu'elle portait également, avait un ruban au nom de sous-marin L'AURORE.
Je pris note des déclarations qui suivent :

2 - Déclaration de Second-Maître Moulineau
Alors que j'effectuait une ronde en ville avec l'agent de police Santarelli, mon œil fut attiré, au coin de la rue Chevalier Paul et de la rue Hyppolyte Besdebout, par un spectacle, pourtant habituel, mais qui avait toutefois un côté insolite : contre le mur qui fait le fond du terrain vague situé au coin de ces deux rues, deux personnes stationnaient. L'une était occupé visiblement à uriner contre le mur alors que l'autre attendait que la première eut fini. Ce qui me parut curieux dès l'abord, est que la personne qui urinait contre le mur était une femme - ou paressait telle - et qu'elle opérait debout, ce qui n'est guère fréquent, et dans la position d'un homme qui urine. Effectivement une de ses mains était occupée, apparemment, à l'opération sus-citée, et de l'autre elle ou il, relevait la jupe pour permettre le déroulement correct et sans dégâts de l'opération. La personne qui attendait était un marin qui me paru dès l'abord avoir des vêtements trop grands pour lui et des cheveux exagérément longs. Étonné par ce spectacle, l'agent Santarelli et moi-même approchâmes de ce couple curieux. Le marin dit alors à son amie d'une voix assez haute :
- "femme répondit en bougonnant quelque chose d'indistinct où il était question de loutre ou de poutre et continua son opération. Ceci nous permis d'approcher tout à fait et de reconnaître sans qu'un doute fut possible, que le marin était une femme et la femme, un homme, sans qu'il fut certain, toutefois, que c'était un marin quoique la coupe de ses cheveux pût le laisser à penser (I). Nous vérifiâmes les identités et sûmes qu'il s'agissait de :
1/ - Louis Jonquiers, vingt deux ans, quartier maître mécanicien sur l'Aurore.
2/ - Muguette Giorgi, dix neuf ans, serveuse au bar de Morbihan, six rue de Pomet.
Malgré les protestations et les pleurs de la demoiselle, nous les avons amené à la Porte Principale pour que procès verbal leur fut dressé pour outrage public à la pudeur - à l'encontre du quartier maître - et port illégal d'uniforme - pour la jeune fille.

3 - Déclaration du Quartier-Maître Jonquière :
Engagé de cinq ans, je suis pour le moment affecté sur le sous-marin l'Aurore stationné à Toulon. Ce soir je fêtais « La quille ». En effet mon engagement fini je vais être libéré demain. Après avoir dîné avec quelques camarades dans une pizzeria de la basse ville je suis allé au bar du Morbihan où j'ai des habitudes, pour offrir un dernier verre à mes camarades, avant de rentrer à la base. Après quelques consommations, il me vint l'idée pour m'amuser, de permuter de vêtements avec Muguette, qui trouva cela très drôle. Nous sommes sortis ensuite pour nous montrer dans les bars voisins où je dois dire que notre entrée fit à chaque fois, sensation, au point que partout, on nous a offert la tournée. Nous étions en train de rentrer sur le bar du Morbihan, quand je fus pris d'une envie subite que je m'appliquais à satisfaire lorsque vous m'avez interpellé. Les camarades qui étaient avec nous, vous voyant venir, ont détalé. Pour ce qui est de l'outrage à la pudeur il n'était pas public, puisque j'étais tourné contre le mur et que ma jupe cachait l'opération. Si c'est pour Muguette que vous vous inquiétez, ne vous en faites pas, elle en a vu d'autres, et ce n'est pas elle qui portera plainte.

4 - Suite de la déclaration du second maître Gendarme Le Dantec :
En effet, la jeune fille ne voulait pas porter plainte. Tout ce qu'elle demandait, c'était d'être autorisée à rentrer chez elle. Il y avait toutefois cette affaire de port illégal d'uniforme. Nous n'étions pas qualifiés, nous gendarmes, et seul l'agent Santarelli pouvait dresser procès-verbal à une personne civile. Il ne voulait pas le faire, arguant qu'il ne voulait pas passer pour un imbécile aux yeux de ses collègues et de ses supérieurs, que l'uniforme, il n'en avait rien à faire, qu'il était l'heure d'aller coucher la jeune fille qui, bien que mineure, était dans une profession où le spectacle de la faiblesse humaine et les conséquences de l'ingestion exagérée de boissons fortes ou non, étaient routine quotidienne ; qu'en tout état de cause il n'y avait pas de quoi fouetter un chat et qu'il allait se charger de reconduire la jeune fille chez elle et qu'il en avait "marre des chichis de tous ces fayots pour une gamine déguisée en marin et un marin qui pissait contre un mur" (SIC)
Obligé de laisser partir la demoiselle, je lui permis l'usage des locaux d'arrêts pour qu'elle puisse avec son ami le quartier-maître, assurer la permutation des vêtements inverse à celle sus-narrée, en veillant qu'ils ne passent pas trop de temps à effectuer cette opération puis la laisser aller, accompagné de l'agent Santarelli.
L'attitude scandaleuse du quartier-maître Jonquière n'ayant pas été reconnue comme telle par le représentant de la force publique, je peux retenir contre le quartier-maître que les deux motifs suivants :
1/ Être en tenue civile sans autorisation
2/ Uriner en un endroit non prévu à cet usage
J'ai fait ensuite reconduire le quartier-maître Jonquière à la base des sous-marins, après avoir avisé l'officier de garde de la susdite de l'établissement du présent rapport.

Fait à Toulon le 6 Mai 195..
Signé : Le Dantec


NDLR - Le susnommé officier de garde, réveillé vers cinq heures du matin par le retour de Jonquière prit le parti d'en rire de cette histoire qu'il eut toutefois du mal à comprendre parce que :
- le gendarme lui expliqua l'affaire par téléphone ; ce qui n'est jamais très facile.
- la version de Jonquière était fortement embrouillé tant du fait de l'abus de boisson manifeste qu'il avait perpétré dans la nuit que du fait d'une rigolade inextinguible qui le tenait depuis qu'il était sortis de chez les gendarmes.
Une fois désaoulé, Jonquière fut tout de même libéré à la date prévue, les motifs retenus n'ayant pas paru bien graves au commandant en second qui, lui aussi avait bien rigolé en entendant l'histoire.

(I) NDLR : Aujourd'hui, le doute serait beaucoup plus difficile à lever




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"HISTOIRES DE LA VIELLE SOUMARINADE"


Deux anecdotes, extrait de "l'Écho des profondeurs" - Le Foudroyant bleu - en mer - 1981/1982

1- LE TIERCE DE SERVICE

Il était une fois, il y a très longtemps, dans un pays du sud, une escadrille de sous-marins et son chef. Celui-ci était venu, comme il le faisait souvent - c'est sans doute pour cela qu'il fut appelé par la suite à de très hautes destinées - était venu, dis-je à l'escadrille un dimanche matin.
Tandis qu'il travaillait, le standard lui passa une communication de l'extérieur : une voix charmante, féminine bien sûr, chaude comme on le fait là-bas... Et le chef, bel homme au demeurant, était également fort bien élevé et galant. Et la voix était si ennuyée :

- "Commandant, minaudait-elle, je suis désolée de vous déranger pour un rien, mais je n'arrive pas à joindre la personne à qui je voudrais parler et j'ai pensé que... peut-être... que vous..."

- "Mais bien évidemment, Madame, si je peux vous rendre quelque service... ce sera un plaisir..."
Et la voix continuait de plus belle - c'était le cas de le dire :

- "Je suis Madame Lemachinec. Vous savez, mon mari était officier en chef. Il est mort, il y a quelques années...peut être l'avez-vous connu... et bla bla bla..."

- "Hum... non... oui...non..."

- "Enfin, voilà ce qui m'amène. (Ouf, soupira le chef). J'ai une grande maison et, depuis mon veuvage... je suis si seule, vous savez... je loge quelques marins. De gentils garçons, vous savez, bien élevés et gentils... et tout, quoi ! Et je voudrais joindre l'un d'entre eux. Il est de service aujourd'hui, mais je n'arrive pas à avoir son bateau".

- "C'est bien regrettable, dit le chef, mais si je peux faire quelque chose, je vous assure... (il commençait à en avoir ras la casquette, le chef et il avait bien envie de raccrocher). Mais comment s'appelle ce jeune homme ?"

- "C'est le quartier maître V...; Il est radio sur l'Arthémis."

- "Et que dois-je lui dire ?"

- "Oh, commandant, vous ne pouvez pas savoir comme cela m'ennuie d'avoir à vous demander cela. Mais vous êtes si aimable...! Voilà ! Ce garçon est parti très tôt ce matin pour prendre son service, avant même que j'ai pu lui préparer son petit déjeuner, le pauvre. Et il n'a pas pu, forcément, comme il le fait tous les dimanches, me donner son tiercé, que je porte pour lui au tabac. Alors si vous pouviez... Il est déjà dix heures..."
Le chef magnanime, après avoir assuré la dame que sa commission serait transmise pu enfin raccrocher son téléphone... et donner libre cours, à son irritation.
Il fit appeler un planton à qui il donna ses ordres :

- "Tu vas aller sur l'Arthémis ; tu y trouveras le quartier maître V. ; tu lui diras de ma part que s'il ne se débrouille pas pour envoyer avant midi son tiercé à qui de droit, eh bien, il aura à faire à moi !"
Le planton médusé fit la commission, car on lui avait appris à obéir. Mais il ne pu s'empêcher de penser qu'il y avait des officiers supérieurs, qui... enfin, vous me comprenez.

N.D.L.R. (1975 - en patrouille) : Cette histoire est entièrement authentique. Le quartier maître était il y a peu, maître principal. Quand au chef, si je vous disais que... mais non, je resterai muet.

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2 - L'ECHELLE MOBILE

C'était sur l'AURORE, sans doute, dans les années mille neuf cent... et quelque.
Le commandant S..., rude avec lui-même comme il l'était avec les autres, avait une sorte de manie : les avaries simulées.
Il faut dire que sur ces bateaux, on pouvait tout faire avec n'importe quoi : de l'air HP avec les diesels, la cuisine par les échappements, assécher avec de l'air à 20 (c'était l'air qui était à 20 et pas l'eau). Bref, le père S... faisait surface en marche arrière, plongeait en assiette plus, criait à tous propos : incidents et avaries simulées ; ce qui, en fait, n'apportait que peu de risques, car ces bateaux avaient une manœuvre illimité assez limitée et quand on atteignait 10 degrés d'assiette, cela voulait dire qu'on s'y efforçait depuis plusieurs heures.
Un jour..., l'AURORE était en exercice, je ne sais où, vers Nice ou plutôt Marseille, peu importe. Le commandant avait donné ses instructions à l'officier de quart :

- "Rappelez au Poste de Combat quand vous apercevrez les escorteurs...".
Donc à un moment donné, le klaxon du poste de combat retentit : "Piouit... piouit... piouit". Et une certaine agitation se crée dans le bord, chacun ralliant son poste...

Le commandant sort de sa chambre et passe au central, où le maître électricien P... était maître de central. - Vous avez tous connu P..., non ? Je l'ai revu, il y a peu, à Cadarache où il travaille. Civil bien sur ; et toujours aussi truculent. Il faut dire qu'il est natif de Castillon la Bataille, qui doit se trouver dans la Gironde mais pas très loin du Lot et Garonne - .
Le maître P..., donc, voit arriver le commandant qui se dirigeait vers l'échelle du kiosque..., se saisie de celle-ci (qu'il avait dû, au préalable démonter), l'enlève et dit au pacha, avec un accent savoureux :

- "Commandant, avarie d'échelle !"

Le père S... en est resté comme deux ronds de flans et n'a pas su quoi dire. Il faut dire que P... n'était pas le seul à rigoler au central...
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"UN PETIT TOUR SOUS ET SUR LA BANQUISE"


C.F. SELLIER - (CSD du SNLE Le Foudroyant équipage bleu)
Extrait de "l‘Écho des profondeurs" - en mer 1981/1982

Août 1967, à bord de HMS OLYMPUS, au cours de FORMATIVE, opération franco-britannique en Arctique.

Les sous-marins ont liberté de manœuvre pour trois jours d'activité individuelle. Le CRD. WEMYSS, Commandant de l'opération, a attribué les secteurs : le « SUD », centré sur la latitude 79° Nord au NARVAL (LV BERGER) ; le « NORD » (82° Nord) à l'OLYMPUS (LT. CDR. PAUL) ; le RHONE (CC DE SEYNE) qui assurera le soutien occupera une zone d'attente entre les deux.

Les trois bâtiments ont ensuite rendez pour une activité de groupe : expérimentations diverses de détection sous-marine, lancements de torpilles, exercices de lutte ASM par sous-marins, seul ou en coopération avec un ATLANTIC de la première flottille constituée, basée à NIMES-GARONS et pour l'occasion déployée au plus proche de KYNLOSS en ECOSSE, à cinq heures de vol.

Au cours du long transit mi-surface mi-plongée qui nous a conduits de FASLANE au-delà de JAN MAYEN, le bon fonctionnement des matériels installés pour la mission a été vérifié : gyrocompas d'un nouveau modèle, sondeur de glace, réchauffage des divers organes, des clapets de purges aux glaces de tête des périscopes. Nous avons aussi répété les manœuvres qui seront à faire pour découvrir les polynia (zones d'eau libre à l'intérieur de la banquise), en définir les contours, y reprendre la vue sans danger. Un certains nombre d'exercices de sécurité ont été exécutés, surtout des alarmes incendie avec évacuation des personnels non de quart vers les zones de refuges AV et AR, et utilisation par tous d'une nouvelle installation : l'air respirable. Il ne sera pas question, en effet, de revenir rapidement en surface avec 12 à 20 mètres de glace au dessus de la tête ; il faut donc être capable de survivre dans la fumée le temps de retrouver l'eau libre. Quand aux voies d'eau, on prie le Ciel qu'il ne s'en déclarera pas...

Les jours précédents, chaque sous-marin a déjà pu plonger à proximité du pack, y pénétrer, apprécier les incidences sur la pesée, vérifier que les sondeurs de glace donnent bien ce qu'on attendait d'eux. Reprendre la vue stoppé, en contrôlant parfaitement la remontée, est une manœuvre bien maîtrisée mais non exempte de risques pour l'unique périscope sorti qui reste, en définitive, le moyen sûr de savoir s'il y a ou non de la glace au dessus. Une couche continue de moins d'un mètre d'épaisseur peut en effet échapper à l'observation à la fois par l'image qu'en donne le sondeur, tout à fait identique à celle de l'eau libre, et par le jeu des imprécisions combinées sur sa distance mesurée et l'immersion du sous-marin.
Par ailleurs, « l'eau libre » peut être occupée à 1 ou 2/10 par des growlers dont la masse varie d'une à plusieurs tonnes, auxquels aucun mat ne résisterait. Le sommet du massif a donc été renforcé, à la fois pour protéger les mats en position « rentré » et, éventuellement, servir à casser une couche de glace fraîche de moins d'un mètre d'épaisseur.

Aujourd'hui il s'agit de pénétrer profondément sous la banquise - l'ordre d'opération conjoint précise 50 nautiques - d'en mesurer l'épaisseur, d'y faire des essais de réception radio à l'aide de l'antenne filaire rudimentaire, déployée à l'extérieur avant de plonger. Les DSM ne seront pas inactifs et recueilleront des données inédites sur le bruit ambiant, la distribution de la température et de la salinité.

Un ATLANTIC a donné hier après-midi une bonne situation des glaces et signalé en particulier l'existence de polynia très loin à l'intérieur ; leur position a été soigneusement notée. Au contraire de ce qu'annoncent les bons auteurs dans l'importante documentation disponible à bord, ces polynia refusent de se présenter comme un joli étang bien rond mais semblent n'être que des crevasses de quelques centaines de mètre de long, de faibles largeur, et de plus, assez encombrées de glace flottantes.

La batterie est bien chargée, l'atmosphère renouvelée, fin de la période de schnorchel. Le bord du pack est à moins d'un nautique., on vient au cap 300, immersion 240 pieds (72 mètres) - la vitesse est réglée à 6 nœuds,, économies d'électricité - Comme il faut aussi économiser l'air - c'est-à-dire : les moyens de régénération - il est interdit de fumer, l'activité est réduite au minimum, on ordonne un général « Qui n'est pas de quart à se coucher ».
La bordure irrégulière voire chaotique du pack étant franchie, le sondeur de glace indique très rapidement une épaisseur continue de 6 à 8 mètres. Après une heure nous en sommes à une dizaine de mètres, en croissance régulière ; 10 nautique à l'intérieur nous avons atteint l'épaisseur maximum dans la zone : 20 mètres. Les variations d'épaisseur seront faibles, les polynia, si nous en trouvons, se manifesteront par une brusque discontinuité dans le sondage. Comme l'hydrographie de la zone présente quelques imperfections, le fond sous la quille est relevé avec autant de soin que l'épaisseur de la glace au-dessus.

Nous ferons ainsi route directe pendant plus de 16 heures. Le Commandant PAUL, en application d'ordres strictement nationaux, conduira l'OLYMPUS jusqu'à 100 nautiques à l'intérieur de la banquise.
Pour les sous-mariniers anglais, c'est la septième ou huitième mission du type et si, ni le Commandant de FORMATIVE présent à bord, ni le Commandant de l'OLYMPUS, ni aucun de ses officiers n'a jamais participé à une telle opération, l'expérience accumulée par leurs prédécesseurs a été soigneusement exploitée pour la préparation matérielle du sous-marin et celle des esprits. Ils disposent de leurs rapports de mission qui sont particulièrement intéressants non seulement par la qualité des renseignements sur la zone qu'ils contiennent mais surtout par des développements sur la mise en œuvre opérationnelle des sous-marins dans les conditions très particulières du Grand Nord.

En 1967, la Grande-Bretagne prépare, comme la France mais avec un peu d'avance, l'emploi de ses futurs SNLE, alors que la lutte contre les sous-marins soviétiques constitue la mission principale de ses sous-marins d'attaque, classiques ou nucléaires. Les résultas des essais Transmissions me seront soigneusement cachés car on ne se dit pas tout entre alliés, surtout lorsque cela touche de près ou de loin aux forces stratégiques. Mais il est impossible de tout dissimuler à un officier qui vit 6 semaines à bord ; l'officier de liaison est un espion officiel qui vole un peu les documents pour les lire, rend de menus services au module DSM ou au PC TRANS, joue aux cartes et glane beaucoup au prix d'un mélange de culot et de gaffes soigneusement dosées qui le conduisent à être toujours où il ne faut pas avec un air innocent. Je pourrai, en particulier, apprécier les célèbres professionnalisme et ténacité de la ROYAL NAVY au cours de la recherche d'une polynia sur le chemin du retour.

Nous nous dirigeons vers une zone où il en existait la veille, au dire de l'ATLANTIC - la certitude d'en trouver une, doit être sensiblement modulée par deux facteurs, la précision de la navigation de l'avion - pour lui, 2,5 nautiques représente une minutes de vol, pour le sous-marin une demi-heure de route - et les reconnaissances des jours précédents ont enseignés que la banquise évolue très vite au gré des vents. Le Commandant PAUL passera plus de six heures assis au périscope, attendant l'annonce d'une discontinuité dans le relevé du sondeur de glace puis manoeuvrant pour déterminer la taille et la forme de la fenêtre. Le calme, la méthode et la maîtrise professionnelle du Commandant, ainsi que des équipes de CO et de Central sont tout à fait remarquables, quand on sait que la batterie est en décharge depuis plus de trente heures.
Après plusieurs essais infructueux, le Commandant décide de tenter la remonté dans ce qui semble être une longue fissure : d'abord orienter correctement le sous-marin entre les limites des glaces telles qu'elles ont été plotées sur la table traçante, puis stopper, casser l'erre et amorcer la remontée à très faible vitesse verticale de 6 pieds/minute.
(3 cm/sec.) en hissant le tube d'air et le mat ARUR à la demande pour ajuster la poussée.
A 100 pieds le sondeur de glace est clair ; le Commandant contrôle au périscope qu'il n'a aucune erre grâce à un « bout à la traîne » dans le faisceau de la lampe de plongée. Pas de glace à la verticale. Tube d'air et ARUR sont rentrés pour leur sécurité et réduire la vitesse ascensionnelle de façon à limiter la casse en cas de rencontre avec un growler au voisinage de la surface. Le dernier petit morceau de périscope est rentré à 70 pieds. 40 pieds : immersion du sommet du massif - vitesse nulle - Hisser le périscope - Tour d'horizon : nous sommes à peu près au milieu d'une longue crevasse d'une trentaine de mètres de large. - Disposer les diesels pour la marche au schnorchel -.
Le Chef annonce la capacité restante de la batterie : 25%. Nous sommes à 50 nautiques de la bordure du pack.

Nous commencerons par une petite heure de schnorchel stoppé. Le vent est faible, ce qui est en partie favorable, car la dérive de quelques glaces flottantes est faible, mais ne contribue pas, en revanche, à disperser les fumées de l'échappement 'général schnorchel'. Après un déjeuner où la fumée nos propres diesels a encore amélioré la saveur d'un plat typiquement britannique, le Commandant décide d'offrir un après-midi au plein air à son équipage et une bonne charge à la batterie.
Surface - On va s'accoster doucement à un véritable quai de glace - La température de l'air est doux (1°C), mais le vent étant très faible on a pas l'impression de froid. La visibilité est réduite : ciel gris très bas, horizon difficile à distinguer - Dans toutes les directions, de la glace, assez tourmentée - Enfin, dominant tout, une impression de solitude extraordinaire qui sera encore renforcée « à terre » par les réflexions des bruits et leur étouffement.
Pendant trois heures, les photographes s'en donnent à cœur joie : le sous-marin accosté dans la polynia, la grande bataille de boules de neige, un joli phoque pas timide qui vient le long du bord examiner ce bizarre animal noir, le pêcheur au lancer de service, l'équipage halant une aussière pour réaccoster le sous-marin qui avance sous l'effet des échappement 'surface'.

Après le thé, fin de la récréation : le Commandant appareille et manœuvre pour se placer au milieu du polynia.
« Alerte » - On plonge stoppé - A 80 pieds, chasser à la caisse de plongée rapide (8 tonnes lourd, vous font couler comme un caillou) - Moteur AV 3 - A 240 pieds, le Chef a le bateau bien en main - Régler la vitesse à 6 nœuds - Cap au 120 vers la mer libre - Pas d'économie d'électricité -.
Annonce sur le réseau de diffusion générale : « Ce soir, après dîner, cinéma au poste torpilles - Au programme : JAMES BOND ».
En voilà un, au moins, qui fait des choses extraordinaires...

C.F. SELLIER

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"SNLE - LES TRIBULATION D'UN ADJOINT (*) EN PATROUILLE"



OU COMMENT PASSER UNE SUITE ET SURTOUT BIEN LA RECEVOIR
(*) Jeune officier de marine (enseigne de vaisseau) servant d'adjoint à l'officier de quart (chef de tous les quarts)

Je suis réveillé en sursaut à 03h 28 par le détecteur... Telle la marmotte sortant d'une hibernation, j'essaye à la va-vite de rassembler les quelques idées qu'il me reste et les vêtements qu'il me faut enfiler. - Allez, dépêche toi, surtout ne pas arriver en retard. - Après un ou deux essais infructueux, le T-shirt, précédé des chaussettes mais suivi du pantalon arrive enfin à trouver leurs places. Je suis pratiquement habillé mais toujours endormi et de plus, je n'arrive pas à mettre les mains sur mes sandales. Mais bon sang où sont elles ? Je m'énerve, je le sens c'est mauvais signe. Je les trouve enfin et à moitié rassuré, je me précipite en titubant à la cuisine (l‘office). Tiens, le médecin ne dort toujours pas. Il est encore en train de travailler. Il a une santé, le médecin, c'est pas croyable. Enfin heureusement, car si lui ne l'avait pas, qui pourrait bien l'avoir à bord... Bon, tout cela c'est bien joli, mais faut pas traîner Il me reste 5 minutes et c'est grandement suffisant pour... arriver en retard. Je referme le frigo, n'y trouvant pas mon bonheur. Ma mauvaise humeur également se réveille et me réveille mais malgré tout l'heure fatidique m'étreint. Je déniche enfin un bout de saucisson et un quignon de pain et j'arrose le tout d'un jus de pamplemousse. Le mélange n'est pas heureux mais achève de me réveiller.
Bien, il est 3h44, il faut y aller. Je pénètre au PCNO avec assurance mais le cœur n'y est pas. J'ai peur et les tripes nouées. Pourtant le calme qui y règne me fait du bien. D'un coup d'œil j'analyse la situation et ce moment précis est crucial. Il me faut mémoriser toutes les données nécessaires à la bonne marche du bateau et essayer de faire une synthèse avec l'adjoint que je relève. Tache délicate si il en est car elle me permettra de seconder efficacement l'Officier Chef de tous les quarts. Soudain, surgissant du module, celui-ci apparaît. Ses ordres sont efficaces, tranchants et sans appel. Il sait ce qu'il fait et le fait bien.

- "A droite 15, venir au Nord », et puis..."

- "Alors le Loran, il est calé, il suis bien"

- "Ben Capitaine, euh, on est en abattée, alors euh..."

- "Veux pas le savoir, débrouillez vous !"

Soudain il m'aperçoit et je n'en mène pas large dans mon coin, car pour moi l'épreuve de vérité est proche.

- "Tiens, salut mignon, te voilà. Alors cette suite, elle est passée ?".

Je m'approche et le quizz commence alors : "Cap, vitesse, immersion, bruiteurs, vacations, bathy, situation Loran et Oméga". Ma mémoire fonctionne telle celle d'un ordinateur et mes réponses fusent claires et précises, sans l'ombre d'une hésitation. Je crois avoir gagné, avoir passé l'épreuve avec succès mais le misérable que je suis a oublié un paramètre essentiel pour la bonne marche du bateau et j'en réalise tout d'un coup l'importance lorsque éclate la dernière question :

- "Niveau des caisses EA ?".

Tout d'un coup, dans ma tête, c'est le vide. Mais comment ai-je pu oublier le niveau des caisses EA.
La caisse EA, - il y en a deux : une à bâbord et une à tribord ; une en remplissage et une en éventage - c'est le baromètre du bord ; c'est elle qui donne une idée du confort psychologique. Pleine, tout va bien, l'humeur est bonne, les gens mangent bien et beaucoup et élimine de même.

Le médecin n'a pas de soucis, l'atmosphère est détendue. Vide par contre c'est différent. Les gens ont les traits tirés, des soucis, des maux de tête ; le service santé aussi. Tout le monde se replis sur soi-même et conséquence logique on est « resserre ». L'atmosphère est donc plus tendue.

Je comprend alors que j'ai échoué à l'examen de passage et ma mine défaite en dit long sur ce que je ressens. J'attend avec fatalisme la sanction, mais surprise, le visage de l'officier chef de tous les quarts, qui était resté jusque là sévère mais juste, s'illumine d'un large et bon sourire. Je comprends simultanément que je suis pardonné...

- "Aller mignon, au travail maintenant"

Il est 3h46, le quart commence...

En mer - 1981 / 1982 - SNLE Le Foudroyant - Équipage bleu -

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Nous remercions Jean-Marie pour sa contribution.

 
1 réaction
1. Le 31-03-2007 à 18:06:14 par Philgere :
Salut à tous

Bravo JM pour ces documents .

J'étais avec toi à Dublin et Fanch en 71 sur la Psyché..
A+
 

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3. Emeraude - Un Sous-marin Nucléaire d'Attaque - Le mercredi 30 mars 1994 un accident mortel sur le SNA
4. Les arpets, 50 ans après - Une école de la Marine Nationale.
5. Doris I - Tragédie du Sous-Marin disparu